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Le blog de totoche

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Des mots, juste des mots, mes mots.


Un printemps peut en cacher un autre

Publié par totoche sur 4 Juin 2008, 10:47am

Dix ans déjà qu’elle travaillait dans la partie dont sept ans dans ce café de la place St Eusèbe, mais une matinée comme celle-ci, elle n’était pas prête de l’oublier !

 

Pourtant, quand elle avait levé le rideau de fer à sept heures, un petit rayon de soleil printanier était venu  lui glisser un petit bonjour dans le cou, augurant d’une journée propice à une clientèle de terrasse.

Des pas en plus, certes, mais beaucoup de stress en moins une majorité de clients la considérant comme le déversoir naturel de leurs humeurs.

 

Elle l’avait installée soigneusement, sa terrasse, se ménageant l’espace suffisant pour circuler entre les tables sans empiéter pour autant sur la chaussée.

Freddo, le poissonnier, lui avait d’ailleurs lancé son habituel : « Gare à la marée Julie ». Et elle avait rit, bien entendu en lui répondant «  Et oui, la marée chaussée ».

Plus qu’une vieille blague éculée, ces quelques mots étaient leur façon de saluer une belle journée qui commençait.

 

Puis, elle avait servi ses premiers clients, tous habitués du comptoir, tout en feuilletant la feuille de choux locale.

A la lire, on aurait pu croire qu’en dehors des spectacles scolaires, des expositions d’artistes régionaux, des repas des anciens ou du ramassage des ordures ménagères, le seul événement notable était l’arrivée du cirque.

 

Alors, dès que la première fournée avait libéré la place, elle allumait la radio, le Sept-Neuf trente, histoire de ne pas mourir totalement idiote.

 

Quand son patron lui avait fait remarquer au tout début que ce n’était pas franchement entraînant pour la clientèle, elle avait eu beau jeu de lui répondre que sa clientèle  à l’heure là, c’était plutôt des tables à astiquer et des cendriers à vider. De plus, avait-elle asséné de façon péremptoire, ça me permettra au moins de ne pas paraître cruche quand un client me prend à témoin à l’heure des débats anisés.

 

Il faut dire que le patron n’arrivait que peu avant neuf heures pour faire les comptes de la veille et que, célibataire dans l’âme mais jamais de cœur, il avait bien du mal à supporter autre chose que des rengaines bien sirupeuses.

Mais bon, comme Julie avait rapidement pris sur elle la gestion des stocks et que les clients semblaient l’apprécier, il avait laissé faire.

 

N’empêche, il continuait de la surveiller.

Une fille à qui ses parents payaient des études, difficilement mais bon, et qui, l’année de l’obtention de son diplôme en sociologie décidait de faire ce type de boulot !

Une fille qui souriait à tous, éboueurs du matin, employés du midi, chômeurs de l’après-midi, étudiants du soir et même bourgeois munis de leur respectabilité, enfin, accompagnés de leur famille, à la sortie de la messe dominicale, oui vraiment, elle souriait à tous et sans jamais se forcer.

Et ça, ça le rendait méfiant.

 

Lui, il se disait de gauche. Enfin, il était dans l’opposition et donc en droit de critiquer.

Etant à la fois patron et obligé de travailler, il en avait des raisons de fulminer !

Il mouillait sa chemise lui, la journée derrière son comptoir, le soir devant ceux des discothèques du coin.

Il n’était pas raciste hein, d’ailleurs, sa femme de ménage était noire non ?

Mais quand il y avait la foire en ville, alors il enlevait les tabourets du comptoir, histoire d’éviter la clientèle de passage et, comme il disait « Au prix d’une vitrine, j’aime mieux perdre un fût ! ».

 

Bien que cette fille eut travaillé pendant sept ans sans commettre aucune faute, il avait eut raison de se méfier.

Voilà que cette intello avait mis une radio classique et qu’il n’y avait plus aucun client dans son bar !

 

«-   Julie ! C’est quoi encore cette histoire !

-         Bonjour patron. De qu’elle histoire parlez-vous ?

-         De quoi, de ça, de cette musique, de ce comptoir désert !

-         Ah ça ! Mais, vous n’avez donc pas entendu monsieur Henri Delappre Hautgains ?

-          !!!

-         Vous savez bien, le porte-parole du Premier Ministre de l’Economie et de la Solidarité. Il est intervenu ce matin pour annoncer une nouvelle loi écosolidaire. En gros, mais je n’ai pas entendu le début puisque je nettoyais le percolateur, il a dit que les derniers mouvements revendicatifs avaient souillés l’image du pays. Que si déjà les SDF, c’était pas propre, les regrouper sous des tentes au milieu des villes ça donne une image pitoyable de notre pays et qu’en terme de marketing c’est totalement inacceptable. Que les grèves et les manifestations de tous types ça empêche juste les bons ouvriers d’être productifs et que les débats politiques sont non seulement improductifs mais qu’ils génèrent (c’est pas moi hein qui oserait dire qu’un improductif génère) beaucoup trop souvent des discordances et que tout ça, ça nuisait à l’Economie et que donc par Solidarité, il serait désormais interdit, dans tous les lieux publics, d’avoirs des débats, des discussions, des attitudes, voir des tenues, qui, d’une façon ou d’une autre, portent des revendications ou des idées susceptibles de créer des désaccords, tous maux semeurs de discorde et de disfonctionnement, tous définitivement classés par cette loi comme contre-productifs.

Depuis, toutes les radios diffusent sans discontinuer du classique.

-         Hum, oui, mais ça n’explique pas l’absence de nos habitués !

-         Mais si ! Juste après le discours, monsieur Lemoine, vous savez le professeur de physique du lycée Curie, il est venu comme tous les matins et il a demandé son grand noir avec deux croissants. Et il a été embarqué pour propos racistes !

Puis, monsieur Emile, le charcutier, il a demandé un petit blanc et hop, rebelote, ils l’ont embarqué lui aussi !

Et comme, quand monsieur Théodore a commandé son ballon de rouge, ils lui ont passé les bracelets en parlant de crime politique, plus personne n’a plus osé commander et ils sont tous partis sans même oser saluer.

-    Hum, c’est pourtant vrai que si les gens passaient un peu moins de temps à réfléchir et à critiquer, ils en auraient plus pour travailler !

-         N’empêche, si on n’a plus de clients, c’est nous qui auront du mal à travailler !

-         Les clients, ils reviendrons, plus polis, voilà tout ! D’ailleurs, les gens biens, eux, ils n’ont pas peur de venir, n’est ce pas monsieur l’inspecteur ?

Belle journée non ? Le soleil, le ciel bleu, une brise tempérée, que demander de plus pour être heureux ?

Allons, pour fêter ça, votre demi, je vous le sert avec la mousse en dessous ?

-         Propos séditieux, monsieur Lefranc. Je suis dans l’obligation de vous demander de me suivre.

Quand à vous, mademoiselle Julie, prenez vos petites affaires et rentrez chez vous. Cet établissement risque de rester fermer pour un bon moment.

Il vous faudra bien de la chance pour retrouver du travail avec une tache comme celle-ci sur votre CV.

 

Belle journée de printemps. On se sent revivre.

 

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