Aujourd’hui je comprends mon pays se retirant sous une flaque de pluie, se cachant dans un nuage de brouillard, disparaissant dans l’obscurité d’une nuit sans étoiles.
Un accroc dans sa couverture protectrice me l’a montré tel qu’il était avant, mais je sais que rien ne sera plus jamais comme avant.
***
Il ne peut y avoir de plus beau moment que celui-ci.
L’air est doux sous les rayons protecteurs d’un soleil d’automne bienveillant et les couleurs éclatent de toutes parts.
Des petits nuages blancs égaient de leurs douces arabesques le ciel d’azur.
A droite, la vallée s’enroule autour d’une avancée montagneuse ; reflets argentés d’une petite rivière qui, pleine de vigueur, s’élance vivement vers la plaine, vers le Rhin.
Face à moi, frère jumeau qui borde l’autre rive, un ballon aux milles reflets mordorés ; alliance magique de l’éternelle jeunesse des résineux et du bouquet automnal des feuillus.
A gauche, blottie au creux des montagnes, la maison de mon enfance ; petit village entourant son clocher qui regarde fièrement s’évaser cette vallée issue de ses flancs.
Il ne peut y avoir de plus beau moment que celui où j’englobe, d’un regard, mon paradis originel.
Pourtant, les larmes qui brûlent mon cœur ne sont pas de joie.
Il n’est nul besoin que mon regard s’abaisse pour voir les baraquements survivants à mes pieds.
Combien d’hommes ont souffert ici ?
Combien d’âmes hantent encore ces lieux ?
J’entends leurs cris, je vis leurs peurs et leurs effrois.
Mon dos se voûte sous le poids de ce N doublé qui cherche effacer mon existence même.
Mes veines bleuissent sous le tatouage de la bestialité.
Ma bouche s’emplit d’un goût de cendres encore tièdes.
Il ne peut y avoir de moment plus beau que celui qui vous révèle la réalité de votre paradis.
Il n’en est de pire que celui qui transforme cet éden en enfer issu de l’inhumanité des hommes.
Struthof – 02/11/03