Le regard fixé sur des horizons lointains, un visage impassible, le geste sûr, la parole mesurée, seul maître à bord, c’est l’image du héros invincible qui a émerveillé mon enfance.
Ah, être un jour un de ces capitaine au long cours qui se joue des tempêtes tropicales, voit son navire baladé comme un fétu de paille par un typhon qui l’abandonne loin des côtes asiatiques ! Etre celui qui affronte les déferlantes du Cap Horn et ramène à bon port passagers, équipage et cargaison !
Mes rêves d’enfant, une succession d’aventures dont j’étais le héros, le sauveur inaccessible.
Et je m’éveillais avec un sentiment de puissance et d’absolu.
Puis, avec le temps, je n’arrivais plus à m’échapper que de justesse à la catastrophe. Impuissant à aider mes proches, mes réveils étaient doutes et tristesse.
La nuit prochaine…
J’ai longtemps cru tenir ma famille, mes proches, à bout de bras.
Non seulement je n’attendais l’aide de personne mais une telle suggestion m’eut parue injurieuse.
Je suis tout de même un homme non, un chef de famille, le capitaine de ce navire !
Mais, ce navire a pris l’eau et j’ai découvert les failles de la solitude.
Qu’importe, je continuais, sauver les meubles, sauver…
Avec l’espoir que quelqu’un comprendrait et viendrait à mon secours.
Mon fils peut être ?
Je ne savais pas demander.
Maintenant, je sais qu’il n’y a plus de colmatage possible, plus de fuite possible, je suis bien trop éloigné de la berge.
Je ne saurai jamais demander, et de toute façon, à quoi bon, je suis trop éloigné pour que quiconque puisse m’entendre.
Je continue à m’agiter dans tous les sens.
Je sauvegarde les apparences
Je sais ma peine perdue mais je me donne l’illusion de garder mon orgueil.
Je ne saborderai pas ce navire, je ne le quitterai pas.
Je sombrerai avec lui.
Un capitaine qui n’aura jamais quitté sa mare, un bateau qui succombera à l’envasement , quelle superbe épopée !
Un capitaine au cours dérisoire du quotidien.
La nuit va bientôt blanchir, le rafiot tient toujours sur l’eau, je vais enfin pouvoir m’assoupir….