...Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage ..... (La
Fontaine)
Driiiiing......
Cette sonnerie me vrille les oreilles. Dix ans que je suis bibliothécaire dans cette école, dix ans que je subis cette agression.
Bloquant ma respiration, j'attends anxieusement la suite qui ne se fait pas attendre.
C'est un troupeau de buffles fuyant l'incendie qui dévale les escaliers.
Les cris eux, sont ceux d'une nuée de mouettes s'abattant sur les viscères de poissons rejetés à l'eau par des poissonnières aussi criardes qu'elles.
Moi, j'aime le calme, la tranquillité, la sérénité.
Ici, dans mon antre, la discrétion est exigée de tous ceux qui y pénètrent.
S'ils n'ont jamais été très nombreux, ils sont maintenant aussi rares que le loup blanc.
Non, ils préfèrent sortir dans leur enclos à jacasser ou à s'esbaudirdevant un jeune mâle s'essayant à faire la roue ! Tout cela sous l’œil impavide de deux ou trois hérons placés à des endroits stratégiques, tels des pions sur un échiquier.
Il parait d'ailleurs qu'ils sont en voie de disparition ces hérons, trop gris, sans reliefs, rien pour retenir l'attention et garder une place dans une société vouée à l'apparence.
C'est comme les rossignols, eux aussi se voient reprocher le manque d'éclat de leur plumage et sont ignorés au profit de gros perroquets aux couleurs criardes qu'on nous impose sur toutes les ondes.
Criiiic .....
Pris dans mes réflexions, je n'ai pas entendu venir ces deux souris.
Elles viennent, sur les indications de leur professeur, chercher quelques ouvrages traitant de métaphore ou de métamorphoses.
C'est une technique qu'elles viennent chercher dans les ouvrages de Kafka, Darrieussecq ou Page, l'idée elle, elles l'ont déjà en tête.
La difficulté, c'est de mettre en mots, en lettres, ce qu'elles ressentent en regardant autour d'elles :
Ces pseudos aigles qu'on agite devant leurs yeux comme autant d'objets de réussite et qui ne sont que vautours, corbeaux et autres charognards ou coucous vivant du travail des autres.
Et les autres justement qui gobent ces histoires, accusant ceux qui dénoncent la supercherie de jalousie, justifiant les artifices par des nécessités esthétiques, une esthétique incontournable si l'on veut être télévisuel !
Oh oui, la télé, les magasines, tous ces moyens de communication, d'évasion, de culture, utilisés dans le seul but de leur faire croire qu'il suffit d'un peu de chance pour voir qu'un moineau puisse se métamorphoser en aigle.
En attendant, ils oublient qu'ils savent voler eux aussi et ne s'aperçoivent même pas qu'ils se transforment en larves gluantes, bavantes devant ces beautés factices.
Alors qu'elles se plongent dans leur lecture, je laisse mon esprit divaguer : métaphore, méta fort, met à fort, métamorphose, mets à Formose, mais t'as morphose, met à mort Phose....
Peut-on appeler métamorphose ces vies, ces sensations qui me remplissent dès que j'entame un livre ?
La plus désagréable est sans doute celle provoquée par les livres du type de ceux de la collection Harlequin. Je me retrouve en grosse guimauve rose, dégoulinante de saccharose fondant, écœurante dès la première bouchée.
Encore que dans le genre indigeste, il y ait pire, les autobiographies des "personnalités".
Là, je deviens un hamburger de ce clown made in USA, nappé d'une sauce destiner à masquer tout autre goût aux papilles gustatives soumises à cette épreuve. Ce petit truc qui finalement revient aussi cher qu'un vrai repas et qui laisse toujours l'impression de ne pas avoir mangé alors même que notre estomac s'indigne de cette boule qu'il aura du mal à digérer.
Pourtant, dès mes premières lectures, j'ai ressenti le goût des bonbons acidulés qu'on laisse fondre lentement sous la langue ou que l'on croque sous la dent. La douceur de bons sentiments à la saveur d'aventures, enrobés pour les meilleurs d'une couche d'humour.
Ces lectures d'enfant m'ont fait m’élever dans les airs au coté de Jonathan Livingstone, explorer la jungle sur le dos de l'éléphant de Mouthou, chanter avec les moujiks de Dourakine. Elles m'ont grisé des embruns de l'océan aux coté des corsaires, fait aimer l'humanité dans le regard d'un petit prince.
A mon âge, j'aime toujours autant ces bonbons acidulés, mais je me régale aussi de ces poêlées de châtaignes que nous sert JP Chabrol, de la douce amertume des amandes de C Signol.
L'histoire, dont les dates m'ont toujours parues comme étant particulièrement indigeste, a coulé comme du miel dans ma gorge avec "Les mystères du peuple" de E Sue et avec "Le testament d'Abraham" de M Halter.
L'histoire sait aussi avoir le goût amer de la mémoire au travers des récits de Fajardie, Daeninckx, Simsolo, Allende ou Sepulveda; huile de ricin qui permet d'affronter l'hiver.
J'ai été arbre agitant doucement mes branches devant la fenêtre de C Bobin, sable sous les pieds de "L'étranger" de A Camus, auberge pour T Ben Jelloun, espoir et désespoir au pays A Patton, heure pour V Gheorghiu,......
Tant de vies, de destins, de sentiments, et pourtant je m'aperçois en me relisant que c'est principalement des associations gustatives qui me restent en mémoire.
Hiiiiiiiiiiii .....un rat !!!!!
Décidément, ce monde est celui des apparences. Et même ceux qui le dénoncent en subissent les influences.
Oiseau - oisif - oiseux .....
Rat - radicelle - ramification ......