Je déteste les matins.
D’abord, je suis obligée de me faire mal pour sortir de mon lit alors que je n’en ai aucune envie.
Ensuite, je suis obligée de bâcler mon petit déjeuner.
Enfin, je n’ai jamais le temps de saluer comme il se doit l’herbe qui s’étire en secouant les saveurs de la nuit, l’arbre qui met ses feuilles à sécher aux premiers rayons du soleil, l’oiseau qui lance dans le ciel sa joie de vivre.
Je déteste d’être obligée de me dépêcher pour aller m’enfermer dans un bureau pour la journée.
Je déteste perdre mon temps.
Moi, ce que j’aime vraiment, c’est prendre le temps, ne plus le subir, l’apprécier.
Le temps de m’éveiller en écoutant la pluie sur les toits, l’oiseau sur un fil, l’enfant s’amusant sur le chemin de l’école.
Le temps de humer mon thé, de savourer mon pain finement beurré, d’étaler une confiture appétissante, et encore le temps de déguster une ou deux tasses de café, juste pour le plaisir.
Le temps d’observer la lune jouer à cache-cache derrière les nuages.
Le temps de sentir la pluie ruisseler sur mon visage.
Le temps de sentir le soleil caresser doucement ma nuque.
Le temps de suivre le vol hésitant d’un papillon, de suivre les exercices de haute-voltige des hirondelles, d’écouter le chant du merle qui s’avance hardiment, le piaillement des moineaux se partageant un croûton.
Le temps de m’imprégner des odeurs qui circulent, serpentent ou stagnent, fleurs et bitume, pluie et gaz d’échappements, coin des chats et emplacement du poissonnier, parfums collants et déodorants printaniers.
Le temps de voir aussi les gens, l’enfant qui tire vers l’avant pressé de retrouver ses copains, le vieux et son pas hésitant quoique volontaire, l’ado et son pas désinvolte, l’actif toujours pressé, mais aussi, ceux qui passent, se promènent, attendent, cherchent, vivent, vivent dans la rue, pour un instant, à chaque instant.
Le temps de les voir, de les regarder, de leur sourire, leur dire bonjour, pour rien, juste parce qu’ils sont là, sans rien demander, rien attendre, enfin si, attendre qu’un jour eux aussi vous regardent.
Il est toujours différent ce premier mot qui franchit les lèvres, il ne répond jamais aux images affichées, il apporte toujours une touche de poésie, un morceau de vie.
Qu’ils soient éphémères ou réguliers, ces échanges tissent la toile de toutes les diversités, habit bariolé de l’humanité.
Prendre le temps, le temps de rire, de regarder, d’aimer, de donner, de partager, de pleurer.
Prendre ce temps, c’est gagner du temps de vivre.
Je déteste les matins marqués de pendules, matins volés, matins sacrifiés.