Pas facile d’être jeune en ce moment, surtout quand on est à la recherche d’un emploi et qu’après le bac on a un peu … profité de la vie.
Encore moins facile quand on n’est pas Français d’origine !
Alors, quand apparaît une opportunité, on ne fait pas la fine bouche. Il faudra retourner au pays six mois le temps de se former, pas de problème.
Enfin, pas facile de payer son loyer ici quand on est payé comme là-bas et qu’il faut bien vivre, même là-bas.
Et puis, c’est le retour CDD en poche. C’est l’apprentissage d’une vie régulière, des inconvénients du boulot, des avantages d’un salaire. C’est le début de projets, l’envie de s’équiper.
Tout va bien, la vie est belle et le CDI se profile à l ‘horizon.
Juste une petite formalité à remplir.
Juste une lettre, non datée, d’acceptation de licenciement à écrire.
Il paraît que ça ce fait comme ça là-bas.
Eux, les accords contractuels entre patron et salarié ils pratiquent déjà !
Finalement, Bolkenstein, l’Europe, les Echanges Libres et Non-Faussés, le Libéralisme, le Modernisme, l’Avenir, si on veut voir à quoi ça ressemble, à quoi on nous demande d’adhérer, il nous suffit de regarder comment ça se passe là-bas, comment ça se passe chez nous pour le cousin du plombier polonais.
Pour le jeune en question, là-bas, c’est la Croatie, ici, c’est Bolkenstein avant l’heure à Sarkoland.
Je l’imagine rentrant dans son petit studio, son chez-lui en sursis, désemparé, ne sachant que penser.
Faut-il écrire et continuer comme si de rien n’était jusqu’à demain encore, jusqu’à quand ? Faut-il refuser, repartir à zéro, retrouver la galère et les petits boulots, le McDo.
Il n’arrive pas à choisir, c’est impossible.
Il se met devant son écran.
Il va écrire, il verra bien après…
Le chômeur
Monsieur le Président Directeur Général
Je vous fais cette lettre
Que vous lirez peut être
Demain ou dans dix ans
Je viens de recevoir
Les consignes du chef
Pour ce contrat indéterminé
De sécurité illusoire
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur Terre
Pour qu’vous ayez d’l’argent
C’est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m’en vais paresser
Depuis que je suis né
J’ai vu bosser mon père
J’ai vu chômer mes frères
Et dealer mes copains
Ma mère à tant frotté
Qu’elle à le dos voûté
Et les mains toutes usées
Et le cœur serpillière
Quand j’étais ouvrier
J’ai trimé comme un âne
J’ai jamais eu un blâme
J’ai même jamais râlé
Demain de bon matin
Je viendrai à votre porte
Au milieu d’la cohorte
Et je lèverai mon poing
J’irai voir mes amis
Devant les boites de France
De Bretagne en Provence
Et je crierai aux gens
Refusez d’obéir
Ne faites pas cette lettre
Ils ne sont pas nos maîtres
Ne soyez pas martyrs
S’il faut gagner d’l’argent
Allez gagner le vôtre
Vous êtes bon apôtre
Monsieur le Président
Pour les allocations
Prévenez vos inspecteurs
Que je n’ai plus d’heure
Pas plus que de maison.