Qu’est ce qu’il est triste et gris cet escalier !
Coincé dans un recoin, son accès est caché par une porte qui se fond dans l’anonymat du hall d’entrée.
Oser l’ouvrir, c’est ne pas craindre la chaleur infernale d’une salle des machines, les insectes grouillants d’une cave moisissante, les fantômes farceurs blottis dans le placard et qui vous couvrent le visage des franges d’un balai désuet.
Qu’importe, je n’aime pas les ascenseurs.
Ces prétentieux placés au milieu du hall qui aguichent le client de leurs lumières clignotantes et d’un carillon se voulant mélodieux !
Ces bonimenteurs au service du modernisme et de la vie facile !
Ils vous attirent dans leurs entrailles puis vous séquestrent, parfois plusieurs heures, à moins qu’ils ne vous laissent choir quelques étages plus bas.
Et lorsque domptés ils se montrent dociles, ils jubilent devant ces corps entassés, passifs, poussifs.
Ils sont tristes et gris ces escaliers
Les empruntant quotidiennement, je leur raconte pour les réconforter les escaliers d’antan.
Ces escaliers de bois satiné, ces escaliers patinés par les années, par les culottes d’enfants glissant en joyeux toboggan.
Rampes majestueuses dont l’ornement final mettait terme, brutalement pour l’étourdi, aux chevauchées infernales.
Escaliers garnis de tapis moelleux ou usés jusqu’à la corde, rendant plus silencieuse la montée vers l’intimité des immeubles, vers la chaleur douillette des chambres.
Escaliers de pierre des bâtiments municipaux aux marches interminables ; obstacles incontournables des cortèges amidonnés ; tour à tour aire de jeux, stade olympique ou banc public.
Escaliers en colimaçon de la dame de fer qui, pas de repli, offraient le monde aux courageux.
Escaliers pavés de grès à l’arrière des maisons, passerelles glissantes ouvrant l’accès aux jardins potagers.
Ils sont tristes et gris ces escaliers, c’est ce que disent tous ceux qui ne les fréquentent pas !
Car sous leur froideur apparente, ils redonnent, à qui les emprunte un cœur d’enfant.