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Le blog de totoche

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Des mots, juste des mots, mes mots.


Les premiers hommes

Publié par totoche sur 3 Juillet 2008, 17:55pm

Catégories : #rêverie

Rien de plus apaisant que la vue de ce petit village niché entre les montagnes vosgiennes. Lové sur un petit plateau, à la naissance d'une vallée, le cercle des monts qui le délimite semble le garantir de toute intrusion, de tout bouleversement.

 

Mais l'Histoire, poussée par l'avidité des puissants, avait décidé de faire de ce petit coin de paradis une frontière, en témoignent les vestiges celtes des tribus Leuques et Triboques, avec toutes les vicissitudes qui peuvent en découler.

 

Si seules les énormes roches trônant au sommet du Solamont et du Voyemont se souviennent des guerres tribales et des sacrifices par lesquels les druides tentaient d'amadouer les Dieux, les hommes se souviennent que dès 1261 la ville fut brûlée par l'Evêque de Strasbourg, puis en 1632, lors de la terrible guerre de Trente Ans, les Suédois pillèrent la ville et exterminèrent la population (Louis XIV offrit gratuitement les terres à toute personne catholique pour assurer le repeuplement), en 1871 la moitié du canton fut annexée à l'Empire Prussien en échange du Territoire de Belfort, elle redevint ville frontière en 1914, sa situation lui valant d'être laissée en ruines, enfin, en 1940 le IIIème Reich y fixa ses frontières.

 

Car, pour son malheur, ce petit village est la clef de passage d'un des deux cols permettant la traversée des Vosges.

De ces frontières naquirent à chaque fois des chemins utilisés pour passer d'une zone à l'autre de façon discrète.

 

Ces chemins de traverse, mon père les connaissait depuis l'enfance, sa grand-mère exploitant une ferme de l'autre coté de la frontière, en France.

C'est tout naturellement qu'il nous y entraîna dès le plus jeune âge, nous racontant l'Histoire au travers de l'histoire du village mieux qu'aucun instituteur n'aurait pu le faire.

Ces montagnes étaient nos terrains de jeux et il n'était pas rare que nous y passions des heures entières, les beaux jours arrivés, la seule recommandation étant de rentrer avant la nuit.

 

En cette fin d'après-midi d'une journée particulièrement chaude nous avions décidé, mes frères et moi, de faire une petite ballade jusqu'à la Fontaine du Sanglier. Le chemin qui y menait était agréablement ombragé de sapins et il accueillait très couramment les promenades familiales dominicales.

La fontaine, creusée dans la roche en bordure du chemin, était alimentée par une source d'eau pure et son bassin servait d'abreuvoir aux animaux sauvages, parmi lesquels de nombreux sangliers.

Leur présence était si ancienne et si naturelle qu'ils étaient devenus l'emblème de la communauté, l'écusson de la ville s'ornant d'un magnifique spécimen, pendant de celui qui symbolise fièrement les Ardennes.

 

Tout en cheminant tranquillement, mes frères, plus grands que moi, prirent un malin plaisir à détailler la férocité dont peuvent faire preuve ces animaux lorsqu'ils sont blessés et l'ardeur que pouvait mettre une laie à la défense de ses petits.

Alors que nous approchions du but, ils en étaient à me raconter l'histoire de ce bûcheron qui n'avait eu que le temps de trouver refuge dans un sapin pour échapper à un vieux solitaire que le bruit de la tronçonneuse avait du déranger, et qui y avait passé une nuit à trembler à chaque coup de butoir que le sanglier donnait dans le tronc de l'arbre qui l'abritait, craignant qu'il  ne réussisse à le déraciner ( finalement il n'était pas si gros que ça cet arbre), refusant de

songer à ce qu'il adviendrait si la branche sur laquelle il prenait appui venait à se rompre.

 

L'idée de pouvoir nous abreuver et nous éclabousser à l'eau si fraîche des montagnes nous faisait courir sur les derniers mètres quand notre regard fut arrêté par des traces sur le sol. C'était à n'en pas douter des empreintes de sanglier, mais elles étaient si nettes, si profondes, que nous avions été immédiatement persuadé qu'elles ne pouvaient appartenir qu'à un animal gigantesque, un de ces vieux solitaires qui alimentent les histoires fantastiques.

 

A peine commencée la discussion qui déjà faisait de nous les héros ayant découvert l'existence d'un tel animal si proche du village qu'un bruit de feuilles lourdement foulées, de branchages écrasés, provenant des futaies et des ronces couvrant le sol de la forêt en dévers du chemin nous persuada de la présence du monstre que nous avions dû réveiller par nos cris et qui devait certainement vouloir chasser les importuns que nous étions. Prenant nos jambes à nos cous, nous reprîmes le chemin caillouteux de toute la vitesse de nos jambes.

 

Persuadés d'être poursuivis par l'animal, la limite qu'imposaient les petites jambes de mes cinq ans nous obligea à chercher une possibilité de refuge dans la forêt.

Sautant le ruisseau, nous avions commencé à gravir le flanc de la montagne à travers bois, espérant semer notre poursuivant par notre changement de direction, cherchant du coin de l’œil l'arbre qui serait à la fois suffisamment costaud pour résister à ses assauts tout en ayant des branches suffisamment basses pour que je puisse m'y accrocher.

 

Après un certain temps de course éperdue, le souffle et les jambes commençant à nous manquer, nous nous étions arrêtés. Lorsque les battements de nos coeurs se calmèrent un peu, nous n'entendîmes plus que les chants d'oiseaux pour rompre le silence des lieux.

Si nous ne nous sentions plus directement menacés par l'animal, aucun de nous trois n'était prêt à se risquer à nouveau sur le chemin de la maison où il attendait sans doute que nous revenions à sa portée. Nous n'allions pas nous jeter dans la gueule du loup, ou plus exactement sous les défenses du sanglier !

 

Ce chemin nous étant interdit, il ne nous restait plus qu'à en trouver un autre, en continuant notre ascension nous finirions bien par en rejoindre un. C'est effectivement ce qui arriva quelques centaines de mètres plus haut, mais des bûcherons avaient ouvert un chantier juste à proximité et les arbres abattus barraient le passage, en attendant d'être débardés, trop instables pour qu'on puisse les franchir en grimpant dessus ou en passant sous eux.

 

Le soleil baissait lentement dans le ciel et la fatigue aidant, nous n'avions plus le courage d'affronter ce qui nous parut être un obstacle insurmontable. Il nous sembla plus simple de gravir encore un peu cette pente, nous trouverions fatalement un chemin praticable pour enfin rentrer à la maison.

Nous savions que nous serions déjà en retard et n'avions aucune envie d’aggraver la punition qui nous attendait en perdant encore plus de temps.

 

Le ciel commençait à rougeoyer dans le soleil couchant quand, débouchant sur une clairière couronnant la montagne, nous n'eurent pas moins de sept sentiers qui s'offraient à nous.

Confiants dans la direction que nous indiquait l'astre, c'est les jambes bien lourdes que nous nous enfonçâmes à nouveau sous le couvert des sapins.

 

Nous n'avions parcourus que peu de distance quand nous fûmes stoppés par une complainte étrange.

Bien que mélodieuse, elle ne ressemblait à rien que nous ayons déjà entendu, des mots inconnus semblaient rouler et se cogner comme des cailloux au fond d'un ruisseau.

 

Partagés entre la curiosité, l'envie de demander de l'aide et la peur de l'inconnu, nous avions commencé à nous approcher silencieusement, restant dans l'ombre de plus en plus profonde que nous offrait les arbres.

 

Le sentier débouchait après une légère courbe sur le Rocher des Enfants, trois énormes roches d'accès plutôt difficile, mais que nous étions déjà venus admirer en famille. On disait qu'elles tenaient leur nom de ce qu'elles avaient servies d'abri à des enfants poursuivis par des loups, d'autres légendes évoquaient des sacrifices humains, d'enfants qui auraient été immolés à la gloire de dieux sanguinaires.

 

Pour l'heure, c'était ce qui nous sembla être un groupe de vieillards loufoques qui occupait les lieux.

Vêtus de tuniques amples et de bric et de brocs issus de quelques vieux greniers, un d'entre eux portait une capote de poilu, les cheveux longs tressés de fleurs ainsi que leurs barbes, ils étaient une petite vingtaine tournés vers le soleil couchant et devisant sereinement dans un dialecte inconnu.

Sur la plus grosse roche, un homme seul, qui paraissait particulièrement âgé, vêtu de blanc, chantait cette mélopée qui nous avait attirés.

 

Ne sachant que penser de cette mascarade et des gens qui y participaient, craignant autant d'assister à des événements qu'on n'osait imaginer que la punition qui, à coup sûr maintenant, s'abattrait sur nos fesses en rentrant nous cherchions le moyen de quitter les lieux discrètement quand le silence se fit.

 

Le soleil disparaissait alors même que la lune apparaissait, resplendissante, arrosant de sa lumière argentée le spectacle de ces hommes qui s'étaient tous laissés tomber sur le sol et qui lui adressaient, nous semblait il une prière.

 

Le vieux se releva et psalmodiant en direction de l'astre nocturne, dans une sorte de danse rituelle il posât l'une après l'autre sur des pierres érigées en autel des offrandes. Il nous semblât apercevoir outre des brassées de fleurs des prés, des fruits (framboises, fraises et myrtilles), des champignons, mais aussi de petits animaux, poissons et lapins.

 

S'inclinant devant l'astre, il entama un chant dont les accents étonnants donnait à rêver qu'il s'agissait du chant d'un arbre racontant sa joie à la renaissance de ses feuilles aux premiers rayons du printemps, de ses luttes pour résister aux tempêtes, de son bonheur d'abriter quelques nichées d'oiseaux, de sa crainte des hommes et de leurs outils destructeurs.

 

Lorsque tous reprirent en chœur cette mélopée, nous étions envoûtés et c'est en cherchant à se retourner que mon frère posa son pied dans un petit fourré et poussa un hurlement.

 

Le piège, heureusement en bois, d'un braconnier venait de claquer sur sa cheville et nous n'avions eu que le temps d'en faire la triste constatation que nous étions entourés de ces étrangers.

 

Détruisant le piège, ils libérèrent la cheville de mon frère et nous emmenèrent aux pieds des roches.

L'un chercha une torche afin de nous éclairer pendant que le vieux se penchant sur la cheville malmenée et la manipulant fit jaillir quelques gémissements de la bouche de notre aîné qui ne manquèrent pas de nous alarmer.

 

De près, tous ne semblaient pas si âgés et beaucoup semblaient juger notre présence indésirable; des femmes se mirent à gémir et deux ou trois personnages qui paraissaient plus nerveux que les autres affichaient des bâtons somme toute assez menaçants.

La même image s'imposa à nos esprits, n'allions nous pas compléter le plateau d'offrandes que ces fous dédiaient à la lune ?

 

Alors que le vieux se mit à parler, s'adressant d'abord aux autres d'une voix calme et apaisante qui amena les femmes à se taire et les bâtons à disparaître des mains, puis se tournant vers nous il entama dans un mélange de langues, mêlant français, allemand et patois local, une histoire si étrange que personne ne voulut jamais y croire.

 

Petite peuplade pacifique, ils avaient prospéré dans ce petit coin de paradis, construisant un village à l'endroit même où s'érigeait le notre maintenant, vivant tranquillement au rythme des saisons et des bienfaits que leur produisait la nature.

Il en avait été ainsi jusqu'à l'arrivée des celtes qui les avaient chassés dans les bois avant que de se mettre en tête de les massacrer. Seule la lutte fratricide qui les avaient opposé aux Leuques avait permis à quelques familles de survivre.

 

La nature les nourrissait depuis toujours, ils apprirent à disparaître aux yeux du monde, se déplaçant, pêchant, cueillant la nuit, sous le regard protecteur de la lune.

 

Les guerres s'étaient succédées sur ce sol qui semblait avoir été maudit par les premiers massacres et chacune voyait arriver dans la montagne son lot de miséreux cherchant un refuge et trouvant au sein de leur communauté la vie paisible.

Ils n'avaient jamais chercher à s'imposer par la force, d'ailleurs tous ceux qui avaient pris possession de cette terre de cette façon avaient fini par la perdre de façon encore plus sanglante, ils avaient au contraire développé leur capacité à s'intégrer dans la nature, ne reconnaissant qu'à la lune le droit de les voir.

Aussi, une fois par an la remerciaient-ils de garder le secret de leur présence en lui offrant ces dons que la nature leur prodiguait.

 

Il ne nous demanda pas le silence, sachant d'expérience que personne ne voudrait y voir autre chose que des comtes d'enfants et, ne pouvant nous ramener au village qui devaient être en effervescence suite à notre disparition, il chargea quelques hommes de nous porter jusqu'à une petite chapelle, la Chapelle de la Vierge.

Après nous avoir déposé sur les bancs, ils firent sonner la petite cloche afin d'alerter les secours et nous quittèrent  en entendant les premiers appels.

 

Mon père faisait partie du petit groupe qui nous retrouva au petit matin, alors que le soleil levant baignait de ses rayons la vallée qui s'éveillait à nos pieds.

C'est dans ses bras que je rentrais à la maison, mais le regard qu'il porta sur les roches pendant que je lui racontais les événements de la nuit m'a donné à penser que, pendant ses pérégrinations d'enfant, il avait dû, lui aussi, les rencontrer, ces premiers hommes.

 

On ne trouva jamais trace de ce fameux sanglier, malgré la battue qui fut organisée, mais je n'ai plus jamais eu peur en forêt, sachant qu'il me suffirait de la respecter pour qu'elle ne me donne que le meilleur d'elle-même. Sachant aussi que, même si je ne les ai jamais revu, j'y avais des amis qui veillaient sur moi.

 

Après toutes ces années, je finissais par me persuader que nous avions rêvé lorsque, de retour d'un pique-nique, j'entendis ma fille fredonner une bien étrange mélopée, le regard tourné vers le sommet qui semblait couronné par une lune resplendissante.

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