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Le blog de totoche

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Des mots, juste des mots, mes mots.


Deuxième chance

Publié par totoche sur 10 Juin 2008, 11:55am

Il avait réussi à se traîner dans le fossé, au bord de cette route où on l’avait laissé pour mort.

Il sentait sa vie le quitter doucement, des hémorragies internes sans doute, ses membres étaient fracturés en plusieurs endroits, quant aux contusions, il n’osait même pas y songer, ça lui faisait trop mal. Il faut dire que son corps avait rebondit plusieurs fois sur le bitume avant de s’immobiliser, par chance sur le bas-côté, quand on l’avait éjecté du bolide.

Il ne comprenait pas comment il en est arrivé là, rien n’aurait pu lui laisser présager qu’ils en viendraient à vouloir sa mort.

Il était entré dans la famille par la grande porte, un soir de Noël et lui qui ne croyait plus aux contes depuis longtemps s’était pourtant mis à espérer.

D’abord, il y avait lui, le père, cadre commercial dans la grande société du coin, toujours souriant, habillé avec recherche (mais pas toujours avec goût), un côté un peu faux parfois, quand il rentrait tard de ses réunions de travail, empestant l’alcool et le parfum féminin, mais il semblait décidé à l’intégrer dans son paysage, pourvu que lui il  n’occupe pas son fauteuil, ne froisse pas le journal et surtout, se fasse oublier tant qu’on ne lui demandait rien.

Il y avait sa femme aussi, encore belle et ne manquant pas une occasion de le faire remarquer. Elle n’ignorait rien des écarts de conduite de son mari mais elle fermait les yeux préservant ainsi son foyer mais aussi son confort, son mariage assurance sur l’avenir, son statut. D’ailleurs cette façon d’agir lui avait valu de prendre à son compte, petit à petit, la gestion du ménage. C’est elle qui avait décidé de le prendre, c’était elle la patronne. Uniquement préoccupée de sa personne et des apparences, elle exigeait de lui une propreté absolue et une obéissance sans faille, mais elle ne lui faisait subir aucun mauvais traitement.

Il y avait les enfants aussi, trois, tous scolarisés. Il avait supposé au début que son rôle principal serait de leur tenir compagnie et de veiller à ce que rien de mal ne leur arrive. Mais dès le premier soir ils avaient déclaré à l’unisson ne pas vouloir s’encombrer d’un tel bâtard, qu’ils ne tenaient pas à être la risée de leurs amis et qu’ils lui demandaient de ne surtout jamais se montrer à eux.

Une chose aurait du l’inquiéter cependant, il n’y avait ni chat, ni oiseau, pas même une plante verte, dans la maison.

C’était après une soirée mondaine qu’il avait senti les choses changer ; on se taisait devant lui, le regardant en coin. Il avait entendu malgré tout quelques brides où il était question de congrès, d’hôtel, d’aubaine à ne pas manquer, de mal de l’air, de maillots défraîchis, de tenus démodées, de gardiennage, d’hygiène après huit jours,…

Et hier, pour la première fois, on l’avait fait sortir de la maison et même en voiture. Elle avait pris le volant et il était monté à l’arrière à coté de lui. Très surpris, il aurait été heureux de cette expérience s’il n’avait surpris une larme au coin de l’œil du plus jeune des garçons, le seul à lui souhaiter bon voyage.

Ils étaient déjà loin de la maison et elle conduisait très très vite quand il avait ouvert la portière et l’avait fait basculer dehors.

Seul dans son fossé et alors qu’il sombrait dans un sommeil sans fin, il se demandait encore se qu’il avait pu faire de travers pour que cette famille qui l’avait acheter comme salopard de service à la vente aux enchères annuelle des œuvres charitables de l’Officine de Santé Universelle le rejette, lui qui, à 12 ans, avait atteint les limites sanitaires de garantie d’utilisation en vigueur dans les bordels sécurisés.

 

Si par hasard un vieux nostalgique du retour à la nature trouvait, en se promenant, son corps oublié dans ce fossé, songerait-il un seul instant à ce qu’avait été son existence ?

 

Il avait pourtant commencé sa vie dans un environnement normal, aisé même. Ses parents avaient désiré un bébé et très naturellement ils s’étaient occupés de leur mieux de celui-ci quand il était arrivé dans leur foyer. Une hygiène irréprochable, tous les soins recommandés dans les magazines, et même un salopard pour son propre service. Il faut dire que ses parents, comme tout un chacun tenant sa place dans cette société, avaient de multiples occupations en dehors de leurs emplois, et qu’entre leurs activités de bienfaisances et leurs obligations relationnelles, ils n’avaient pas beaucoup de temps à perdre avec lui. Ils avaient un bébé à la maison comme d’autres avaient une roseraie.

C’est avec consternation qu’ils constatèrent qu’après seulement deux à trois ans d’existence, ce n’était plus vraiment un bébé qu’ils hébergeaient sous leur toit.  Il marchait, parlait et, comble de l’horreur, jouait avec son salopard, recherchant la compagnie de ce dernier à chaque instant, il paraissait s’y être attaché et avoir des sentiments à son égard.

C’était vraiment plus qu’ils ne pouvaient tolérer. Il leur fallait agir sans tarder, ne pas laisser cette supercherie dont ils avaient été victimes perdurer plus longtemps. C’est ainsi qu’il se retrouva dans la benne du premier ramassage d’encombrants de leur quartier.

 

Le centre de tri sélectif l’avait dirigé sur une usine nécessitant un gros apport de petites mains.

 

L’apprentissage y était très rapide ; enfermés dans de petites cages, leur travail consistait à introduire de très petits éléments électroniques sur des tableaux adéquats. La taille de ces cages avait été étudiée pour qu’ils ne puissent pas se laisser distraire et qu’ils ne perdent pas de temps en mouvements superflus. Accessoirement, cela permettait aussi de rentabiliser au mieux la surface des locaux ce qui, en cette période de pénurie d’espace, avait valu à l’entreprise un diplôme d’honneur du ministre de l’environnement.

A chaque erreur, les petits recevaient une décharge basse tension pour raviver leur attention mais lorsqu’ils avaient terminé un tableau ils avaient droit à une pause et recevaient à manger et à boire.

L’entreprise essayait d’obtenir un satisfecit du ministère de l’énergie et pour se faire avait demandé un tri supplémentaire sur la vision de ses recrues devant lui permettre de minimiser également l’éclairage.

L’instinct de survie poussait les nouveaux arrivants à apprendre très vite. Les dosages très fins de l’alimentation qui leur était dispensée, toujours au minima permettant le travail, les amenaient à augmenter d’eux-mêmes les cadences.

Il n’y avait que quatre taille de cages, l’expérience ayant démontré qu’après, la taille des doigts ne permettait plus un travail de précision et que les petits nécessitaient plus d’alimentation.

 

Ainsi, ayant atteint la taille limite, ils se retrouvaient à nouveau au centre tri.

 

Il avait presque neuf ans lorsqu’il fut dirigé, pour une utilisation optimum, vers un des bordel sécurisé de la ville.

L’absence de traces sur son corps (de cicatrices de morsures de rats, de purulences mal soignées,..) soulignait sa naissance dans un milieu protégé ; l’immobilité à laquelle il avait été contraint l’avait habitué a la passivité ; son isolement dans une cage l’avait préservé de toute contamination ; il était le modèle type recherché par ces établissements.

 

Il apprécia grandement les changements : l’espace d’un petit local pour lui seul, la nourriture presque à satiété, de l’éclairage toute la journée (pas trop violent toutefois) et même un lit où s’allonger.

Quelques réminiscences du passé lui firent songer qu’il devrait peut-être s’occuper d’un bébé.

Il s’endormit sur ces pensées, un presque sourire commençant à effleurer le coin de ses lèvres.

Réveillé en sursaut, il sentit quelqu’un s’allonger sur son lit et pensât simplement qu’il était bien assez grand pour deux.

Après, il ne savait plus ce qui c’était passé, c’était le noir absolu, juste une sensation de peur et de douleur.

Il apprit à connaître l’agent sanitaire, passant régulièrement l’obliger à se laver et lui faisant à chaque fois une petite piqûre dans le bras.

Il avait aussi appris son nouveau rôle. Des gens venaient dans sa chambre, à n’importe quel moment de la journée, se couchaient près de lui, le touchaient, le caressaient, le blessaient, le battaient, l’insultaient, le cajolaient : c’était son utilité. Ils venaient seuls ou à plusieurs, parfois même en famille et lui il devait juste les laisser faire.

Il avait chaud, il n’avait plus faim, les gens lui parlaient même parfois, si seulement il avait pu dormir en étant sûr de ne pas être réveillé si rapidement, il aurait été heureux.

 

Un jour cependant, l’agent sanitaire lui appris que c’était sa dernière piqûre, trop utilisé il devenait dangereux, il repartait au centre de tri.

 

Pour ceux de son âge, le tri n’était qu’une formalité, ils étaient trop vieux, trop grands, trop usés et ils étaient envoyés sans plus de façons à l’usine de recyclage. Il y avait déjà bien assez à faire avec ces mauvaises graines qui pullulaient à la périphérie des centres urbains, là où la populasse se multipliait de façon anarchique et totalement anti-sanitaire.

De plus, une ancienne loi totalement obsolète faisait obligation de les maintenir en fourrière au moins huit jours avant de les recycler, loi datant d’une époque où les parents recherchaient parfois leurs enfants. Aujourd’hui, si l’un de ces parents avait voulut en rechercher un, il aurait d’abord eu à répondre devant la justice du crime de prolifération intempestive et aurait été lui-même recyclé.

 

Mais Noël approchait, et le nouveau directeur de l’Officine de Santé Universelle pour prouver sa grande humanité, c’était le mot à la mode du jour, avaient décider de donner une nouvelle chance à ces grands enfants en organisant une vente aux enchères. Cette vente permettrait aux familles bienfaisantes d’avoir un salopard supplémentaire à leur service et les profits devaient permettre la construction d’un nouvel immeuble de réception. Les enfants ramassés dans les rues seraient bien évidemment exclus de cette vente.

 

Ayant été plutôt bien nourri ces dernières années, étant d’une propreté acceptable et d’une grande docilité, il fut un des premiers à être acheté.

 

A douze ans, il retrouvait un foyer ressemblant à celui qui l’avait vu naître.

 

On cherchât comment l’utiliser mais il était trop grand pour le nettoyage des sols, il ne passait plus sous les meubles, trop petit pour le nettoyage des plafonds, pas assez endurcis pour les travaux d’extérieur puisqu’il n’avait quasiment jamais connu le soleil, trop usé pour l’hygiène sexuelle.

On l’abandonna donc vite dans un coin, comme un bibelot inutile, n’ayant recours à lui que pour des besognes de moindre importance.

De son coté, il utilisât ce temps à découvrir, à observer, à étudier ce qu’était une vie intégrer à la société. S’il parvenait à tout apprendre, peut-être qu’un jour lui aussi, pourrait y prendre sa place.

 

Il savait bien qu’il avait quitté ce monde depuis trop longtemps pour pouvoir y revenir mais, quand on a douze ans, on a bien le droit de rêver.

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