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Le blog de totoche

Le blog de totoche

Des mots, juste des mots, mes mots.


Comme une bouteille à la mer

Publié par totoche sur 23 Avril 2008, 11:14am

Dix neuf heures, les plateaux sont ramassés depuis longtemps déjà, les portes sont refermées, les bruits vont s’apaiser.

J’écoute d’une oreille distraite les infos régionales tout en faisant un brin de toilette au lavabo pour me débarrasser de la poussière de l’atelier. Enfin, j’écoute juste assez pour pouvoir suivre les propos que me tiendra immanquablement mon compagnon de déroute tout à l’heure.
 Lui, c’est son coin, son pays, alors forcément ça l’intéresse.

Moi, je ne me suis jamais senti de nul part.
Enfin si, bizarrement, maintenant je me sens d’ici. Pas de la région, non, de ces cinq mètres carrés que je partage douze heures par jour avec un mec qui pourrait être mon père.
Moi qui n’ai jamais voulu écouter ce que disait le mien, j’apprends aujourd’hui à l’entendre au travers celui que le destin me fait côtoyer.

Dès la fin de la météo, il va se lancer, me raconter ce qu’était la vie ici, avant ; dénoncer la fermeture des usines, revisiter ces tours dont les premiers locataires étaient des privilégiés du confort moderne et qui sont aujourd’hui aussi miséreuses et délaissées que leurs occupants ; critiquer ces jeunes qui ne savent plus ce que travailler veut dire et qui préfèrent tagger les murs des écoles plutôt que d’essayer d’y entrer chercher l’instruction, de ces jeunes comme moi à qui il faut toujours tout et tout de suite, comme si la vie était une émission de télé ; il va cracher sur ces politiciens qui ne font rien, rire de ceux qui pensent savoir où se trouvent le bonheur du peuple sans seulement savoir à quoi il ressemble le peuple….

Quand il me raconte ses années d’usine, je revoie mon père rentrant du boulot.
A lui aussi il lui arrivait de rentrer tard, le verbe haut et l’haleine chargée.
Il voulait que j’ai de l’éducation, je n’avais pas compris qu’il rêvait pour moi d’une autre vie.

Je vais m’asseoir au bord de ma couchette, les pieds balançant dans le vide, j’ai laissé celle du bas au vieux, et je vais écrire à mes parents.
Ca fait cinq ans que je l’écris tous les soirs cette lettre, cinq ans que j’essaie de leur dire que j’ai enfin compris, que moi aussi je les aime.

La nuit va passer, pleine d’une rumeur assourdie ; c’est une lune barrée qui me fera de l’œil ; des cris, des pleurs et dans quelques heures, c’est l’appel du maton qui va me réveiller.
Je regarderai ce brouillon tâché et je le jetterai par la fenêtre, pour ne pas le ramasser, ou peut être, comme une bouteille à la mer.

Tout à l’heure, à la promenade, c’est d’un pas assuré et la langue bien acérée que je m’approcherai du grillage, que je jetterai un regard glacé de l’autre coté, à quinze mètres, juste sous ma fenêtre.
Je chercherai cette boule froissée, espérant toujours qu’un jour, un vent mauvais vienne la chercher pour la jeter à ses destinataires.
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