Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le blog de totoche

Le blog de totoche

Des mots, juste des mots, mes mots.


Mauvaise herbe, herbe à chiens, herbe à rien

Publié par totoche sur 2 Avril 2008, 16:32pm

Catégories : #rêverie

 

 

 

Obsolètes, les tire-jus à carreaux allaient laisser place aux mouchoirs en papier, les bleus de travail aux pantalons ajustés, les chaussures de sécurité aux mocassins, les bottes aux rollers, les ouvriers aux employés de services.

La municipalité, elle, se prévalait des emplois à venir et de ceux induits par les travaux.
Dommage qu'au jeu des marchés ce soient des sociétés extérieures qui aient remporté les plus gros morceaux. Il ne restait aux entreprises locales que quelques sous-traitances et le marché des services pour cette main d’œuvre étrangère.

Refusant de me laisser entraîner dans le jeu des polémiques qu'un tel projet ne pouvait manquer de susciter, je cachais mon manque d'intérêt pour le sujet derrière un silence que chacun accommodait à la façon qu'il lui plaisait.
J'avais assez à m'occuper de mes propres affaires.

Après une période un peu délicate qui m'avait laissé trop de temps libre sans moyens pour le remplir, j'avais décroché la place : le poste intéressant et bien rémunéré.
Le monde n'étant que rarement parfait, j'avais maintenant les moyens mais plus vraiment de temps pour les utiliser.

Plus de temps non plus pour ma compagne qui était partie voir si l'herbe était plus verte ailleurs, plus de temps pour mes amis dont les rangs s'étaient peu à peu clairsemés.

Faisant fi de cette infortune, ne voulant céder de place ni à la rancune, ni à l'amertume, j'avais décidé de risquer le rhume. Un bon clair de lune se reflétant dans le bitume, voilà qui m'aiderait à éventer mon esprit des miasmes de ces pensées de looser.

Pour ce qui était du clair de lune, c'était loin d'être gagné mais, ma déambulation nocturne m'avait permis,  pour un temps au moins, de me changer les idées, de me vider la tête.

Jouant à être perdu, je cherchais à découvrir derrière les nuages la carte des étoiles qui me permettrait de m'orienter et m'indiquerait mon chemin.
Jeu d'enfant confiant dans la main qui se tend, jeu de grand serein, sûr du destin qu'il tient entre ses mains.

C'est alors qu'un petit vent humide, venu je ne sais d'où, se glissa entre le col de mon blouson et le bord retourné de mon bonnet pour, soulevant quelques cheveux, souffler une bien étrange histoire à mon oreille.

- - - - -

Dans cette histoire, il était question de soleil brûlant et de pluies torrentielles, de ciels étoilés et de papillons mirifiques, d'immensités qui semblaient surpeuplées, mais où, chacun vivant en bonne intelligence avec ses voisins, la vie était paisible et l'avenir assuré.
Il arrivait bien que l'une ou l'autre essaie d'étendre un peu plus ses branches ou ses racines au détriment de celles qu'elle plongeait ainsi dans l'ombre, mais l'ardeur du soleil calmait rapidement ses exubérances et mettait fin à ce qu'il convient d'appeler des querelles de voisinage.

Il y avait aussi des prédateurs, mais loin d'être méchants, ils servaient, souvent à leur insu, de moyens de transport, permettant finalement aux sédentaires de nature d'aller croître et se multiplier en d'autres milieux accueillants.

Et il y avait le vent, mieux, il y avait les vents, tout de douceur  ou de fureur qui tour à tour nous caressaient, nous tordaient, nous essaimaient ou nous brisaient.
Ce n'était certes pas le paradis, mais nous y étions tous finalement très heureux.
Et nous progressions ainsi, tranquillement, au rythme des saisons, dans un équilibre durable, propre à toute belle harmonie.

Les premières dissonances  apparurent semées par de bien piètres prédateurs qui vinrent à nous de loin, de très loin et qui nous trouvèrent exotiques !

Ils taillèrent sauvagement parmi nous pour se frayer des passages, abattirent les plus belles et les plus grandes qui nous protégeaient de leur ombrage pour meubler leurs habitations, mirent au travail forcé, en rang régulier, celles d'entre nous qui produisaient des fruits, emmenèrent les plus belles d'entre nous pour les offrir à leurs bien aimées.

Ils chassèrent nos prédateurs - bienfaiteurs, enfumèrent notre ciel, creusèrent notre terre, polluèrent notre eau, semant tant de discorde que même les pluies finirent par s'éloigner de nous. L'harmonie céda place au chaos et c'est par familles entières que nous avons disparues.

Moi, je ne demandais rien, j'étais paisiblement installée juste à coté d'une orchidée.
Ils sont venus la chercher et, sans même me voir, m'ont emmenée aussi et c'est ainsi que j'ai voyagé dans le ventre d'un oiseau énorme qui grogne constamment mais ne sait pas chanter.

Après pas mal de péripéties qui nous ont bien secouées, nous nous sommes retrouvées dans une cage en verre, loin des caresses du vent et n'ayant droit aux rayons du soleil que filtrés.

Je me serai peut être accommodé de cette vie de prisonnier, mais on m'a cataloguée  "mauvaise herbe" et on m'a arrachée à mon sol et à ma compagne de voyage.
D'un sac plastique qu'une ronce amie avait déchiré, je suis tombée sur le pavé.

Heureusement qu'un vent, bien qu'inconnu de moi, m'a gentiment poussée à l'abri de ces morceaux de bois mort.
La pluie est aussi immédiatement venue à mon secours, me glaçant certes, mais permettant à mes racines de prendre pied dans la terre que par petits filets elle transportait.

Depuis, j'ai appris les gaz d'échappement, les vapeurs du bitume, le crêpe des souliers, le caoutchouc des pneus.
Ils m'ont si souvent meurtrie, et pourtant, je suis toujours revenue à la vie.

J'ai appris l'automne, les grands arbres qui frissonnent et s'abandonnent ; l'hiver, la neige, le gel et la grêle.

J'ai appris le printemps, son air vivifiant et ses désherbants ; l'été, ses sols desséchés et son air vicié.

Plus d'une fois j'ai pensé à me laisser aller, à ne plus lutter, me disant qu'à la prochaine agression, je quitterai ce monde pour de bon.

J'avais pris ma décision après un méchant coup de talon, quand le vent m'a fredonné une chanson :
La chanson d'une herbe bien d'ici (nous dansons et chantons sur des rythmes très différents) qui fleurit entre deux pavés, près d'une bouche d'égouts.
Son histoire était si semblable à la mienne !!!
Elle aussi avait été chassée : ni consommable ni décorative !
Elle aussi s'était questionnée sur son droit d'exister !
Elle aussi s'était questionnée sur son envie d'exister !
Elle aussi, et maintenant, elle avait décidé de lutter pour faire reconnaître son droit d'exister, malgré son inutilité apparente.

Faisant depuis attention aux échos portés par le vent, je sais que nous sommes nombreux, toute une population venue de tous horizons.
Notre histoire est belle et riche de la liberté, de la vie de nos ancêtres.
Notre histoire sera belle et riche de la liberté et de la vie de nos enfants.
Notre histoire peut être belle et riche  de notre vie, de notre lutte, de notre liberté.
Nous étions libres et heureux, ils ont fait de nous des sans, sans abri, sans terre, sans papiers, sans toits, sans droits …                                                      

Nous ne sommes ni riches, ni forts, ni beaux, ni productifs, nous ne sommes pas rentables et pourtant nous existons.


Dès qu'un vent amical viendra me caresser, je lui confierai mes graines qu'elles aillent à leur tour s'installer dans un de ces coins désolés,  sur de vagues terrains délaissés, pour y ramener le plus beau de cadeau, pour y ramener la vie.

Car notre richesse c'est d'exister.

Je donne mon histoire à ce vent du soir, paroles d'espoir jaillissant du noir.

                    - - - - - -

Le vent avait tourné brusquement et, rentrant la tête dans mes épaules, je baissais mes yeux vers le trottoir.

Je tendais déjà le dos à l'averse qui n'allait pas tarder à se déverser sur mes épaules et maudissais ce cinéma pas encore né pour m'abriter, j'aspirais à des nouveaux bars pour y déposer mon cafard.

J'en avais marre de marcher mais j'étais éloigné de tout, plutôt que de ronchonner, je n'avais qu'à me secouer et à accélérer le pas pour retrouver au plus vite mon petit nid vide, à l'exception d'un vieux matou, mais cependant bien doux.

Je n'avais pas fait deux pas qu’un journal vint s'écraser à mes pieds.

Une photo brouillée était soulignée de ces caractères...

«  Ce matin à l'aube, les forces de police ont évacué une cinquantaine de personne d'un squat dans l'ancienne zone d'activités, proche du quartier de la gare, en cours de réhabilitation. Dix sept d'entre elles, en situation irrégulière, ont été dirigées vers le centre de rétention régional dans l'attente d'une expulsion. »

C'était un soir d'automne. Un rien distrait, j'avais laissé mes pas m'emmener hors de mon quartier, entre ville et cités, non loin de la voie ferrée, dans une zone peuplée d'ateliers délabrés et de chantiers clôturés par de hautes palissades.

La mutation de ce site autrefois laborieux venait de démarrer. Des profondes ornières creusées par les engins de chantier jaillirait, au printemps prochain, le complexe ludique le plus important de la « grande région ».
Salles de cinéma, patinoire, piscine, restaurants, discothèque, ...ce multiplex du temps libre allait offrir à chacun « le bonheur à portée de main ».

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents